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Le mois de janvier 2011 a été celui de tous les espoirs et de tous les fantasmes. Le geste purificateur du jeune tunisien Mohamed Bouazizi a libéré la Tunisie. Ce qu’on a appelé sous des accents romantiques la révolution du jasmin a abouti en quelques jours à la chute d’un régime brutal. Les jeunes du monde arabe étaient tous tunisiens le 14 janvier. Chacun, de Nouakchott à Sanaa, voulait être le Mohamed Bouazizi de son pays. Les ingrédients de l’effet domino étaient réunis. D’où l’embrasement du Caire et du régime de Moubarak. Nul ne peut s’opposer durablement à la volonté du peuple.
En l’espèce, le peuple arabe veut plus de liberté dans un espace public depuis longtemps sous la botte militaire ou la tutelle religieuse. Voilà les décors de ce mois de janvier sanglant où révolutionnaires, miliciens et pilleurs se disputaient la rue. De quoi s’agit-il donc? D’une part, une réalité brûlante qui trouve son essence dans la cherté de la vie, le chômage des jeunes et l’accélération des inégalités. D’autre part, le fantasme des grands médias classiques (CNN, France 24) ou modernes (Google, Twitter) qui veulent donner on live des têtes de présidents à leurs téléspectateurs exigeants ou à leurs réseaux.
Derrière ces deux réalités, il y a l’éternel jeu des puissances, petites et grandes. Il y a l’Amérique qui veut couper la tête de Moubarak, mais à condition de trouver un nouveau Moubarak capable de préserver ses intérêts stratégiques, notamment le traité de paix signé avec Israël. Il y a l’Iran qui veut exporter sa révolution dans le monde arabe. Ce sont donc trois volontés qui s’affrontent dans la rue arabe. Le danger d’une récupération est élevée tant au niveau de l’extérieur qu’à l’intérieur du monde arabe où des opposants de façade, se sont placés à la disposition de la jeunesse. La Mauritanie, pays arabo-africain, n’échappe pas à cette volonté de récupération de la frustration des jeunes. Elle est concernée évidemment par la cherté de la vie et l’aggravation des inégalités.
Elle ne serait se soustraire de l’analyse diffusée par certains médias quant à un éventuel et fantasmagorique effet domino. La condescendance des analystes occidentaux à vouloir tout uniformiser, tout réduire à sa plus simple expression, nous fait rassembler à l’égyptien ou au tunisien au gré des événements. La réalité est tout autre. Le Mauritanien vit ses propres réalités avec des attentes immédiates (hausse des prix de pain, de l’huile, ) et des attentes permanentes (justice, égalité de traitement et liberté). S’il y a une révolution à faire, elle doit consister, pour ceux qui sont au pouvoir comme pour ceux qui se proclament opposants, à trouver des équilibres justes entre mauritaniens, noirs et blancs, harratins, beïdanes et négro-africain. Ce n’est pas la révolution du jasmin qui nous inquiète. Ce n’est pas la révolte du Caire qui nous préoccupe. C’est la partition du Soudan, pays quasi-jumeau de la Mauritanie. Le pays d’Omar El Béchir qui était le plus vaste d’Afrique a craqué sous une triple conjonction d’ingérences étrangères, d’appétits pour les ressources et, surtout, d’injustice entre le Nord arabe et le sud africain.
C’est l’obstination de Khartoum à vouloir appliquer la sharia à un sud qui n’est pas musulman qui a accéléré la cassure. Or, il y avait pourtant une possibilité de vivre sinon dans une respectable et puissante fédération, au moins dans une autonomie large et pérenne. Au lieu de cela, nous sommes tristes de voir aujourd’hui deux Soudans qui vont bientôt entrer en guerre à cause des frontières mal tracées et des appétits aiguisés. Jeune mauritanien, j’ai sillonné le monde arabe, de Nouakchott, à Tunis, à Alger, à Tripoli, et jusqu’à Doha. Partout, j’ai constaté un décalage entre le citoyen ouvert d’esprit et un Etat souvent rétrograde qui veut restreindre les libertés individuelles au nom du terrorisme et du péril islamiste. Partout, j’ai vu des minorités ethniques et religieuses qui n’ont pas droit au chapitre. Partout j’ai vu l’arbitraire dans l’attribution des marchés d’Etat et des permis de construction.
Partout j’ai vu sous les apparences de la modernité, un vieux féodalisme d’inspiration religieuse qui fait du benalisme sans le savoir. J’ai vu des potentats autoproclamés qui n’écoutent pas leur peuple. Or, voici venu le temps du changement. Dans notre pays, ce changement passe par un retour aux sources de ce qui était la vraie Mauritanie, un conglomérat d’émirats et de royaumes qui vivaient en harmonie relative, dans le respect de la différence et le souci de l’intérêt commun. Il est temps de réhabiliter ces différences à travers une administration inclusive et respectueuse de tous.
Il est temps que les médias publics s’ouvrent à toutes ces différences et s’enrichissent de toutes nos cultures. Il est temps de libérer tous les Biram de la terre pour qu’un débat fécond puisse avoir lieu. Ce n’est pas en maintenant un Biram à la prison qu’on résoudrait le problème de l’esclavage. L’esclavage est un héritage séculaire que la jeune Mauritanie républicaine et égalitaire devrait affronter avec réalisme et pragmatisme. Pas en jetant les anciens maîtres en prison ou en leur intentant des procès contre-productifs. Pas aussi en intimidant les militants. Mais, bien au contraire, en poussant les uns et les autres, à travers des colloques villageois décentralisés, à trouver des solutions avec l’aide, l’assistance et l’encadrement de l’Etat et des partenaires de bonne volonté. Vive la Mauritanie.