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Ce n'est pas une blague. Un journal marocain poursuivi pour outrage à chef d'Etat sur la personne de l'ancien guide libyen a vu son audience renvoyée au 8 mai, le juge arguant mordicus qu'il n'a pas encore toutes les preuves de la mort du dictateur. Ainsi même mort par un supplice atroce retransmis dans les télévisions du monde entier, Kadhafi hante encore les esprits. Il fait partie des fantômes d'un printemps arabe que l'on croyait libérateur. Tout le monde a cru à ce sympathique vent de liberté appuyé par les bombardements de l'OTAN. les histoires de kamikaze qui s'offrent aux dictateurs comme des flammes olympiques aux athlétes ont fait le tour de nos écrans. Au final, le changement si rêvé accouche de guerres tribales comme en Libye où les "Twargas" ont retrouvé leur nom séculaire d'"Abiid". Il ne fait pas si bon aujourd'hui d'être noir dans ce "pays libéré" où le bâton du dictateur avait pendant longtemps fait disparaître le racisme de l'espace public. Devrait-on se résoudre à le dire, que nous arabes, nous sommes d'incorrigibles racistes et tribalistes
?
Nos députés viennent d'enrichir la jurisprudence mondiale en matiére de gestion des choses de la cité en votant un amendement interdisant les coups d'Etat. Ah bon, ce n'était pas interdit par les constitutions de 1960 et 1991? Les constitutionnalistes du monde entier s'interrogent. Le coup d'Etat étant comme son nom l'indique une confiscation violente du pouvoir, il ne peut s'opérer qu'en contournant les textes. La constitution de 1991 ne prévoyait pas d'autres modes de prise de pouvoir que par le vote du peuple. Ce peuple maintenu aujourd'hui sur la touche alors qu'il devait être consulté par voie référendaire. Les députés dont les mandats ont expiré en novembre 2011 rappellent par ce vote que la Mauritanie est bien singuliére et tient à l'affirmer. Avec une opposition qui ne dispose même pas de la minorité de blocage mais qui préside quand même l'assemblée. Vivement les législatives.

Il y a quelques années, les maghrébins étaient étonnés de découvrir que la Mauritanie était la première des cinq membres non pas en termes de consommation de viande (cela va de soi), ni de lait, mais par le nombre de réfugiés en France. Comment un pays d’à peine 3 millions d’habitants peut-il produire autant de réfugiés et plus que des mastodontes (Maroc, Algérie) de 30 millions ?
La raison est simple : durant les années de braise, la répression systématique des sudistes orchestrée par le régime Taya a entrainé une grande hémorragie des forces vives. Beaucoup de mauritaniens ont gagné alors les pays voisins et la France parfois avec un simple baluchon. Au milieu des années 90, la concentration des réfugiés mauritaniens dont d’anciens militaires sur la rive droite du fleuve Sénégal pousse le régime à prendre langue avec le Sénégal et le Mali pour signer de nouveaux accords, incluant la pacification des frontières. En langage clair, la Mauritanie renonce à appuyer les Touaregs et les casamançais (ce qui n’a jamais été le cas). En retour, le Sénégal et le Mali contrôlent leurs frontières et empêchent les bandes armées de poursuivre leurs incursions meurtrières en Mauritanie. L’accord le plus important concernera celui signé à Washington entre la Mauritanie, Israël et les américains et qui aboutira à l’ouverture d’une ambassade du pays le plus honni dans le monde arabe à Nouakchott. En retour, l’Oncle Sam accorde des green cards à un important contingent de mauritaniens qui se retrouve du jour au lendemain à des milliers de kilomètres de la terre de leur ancêtre. La condition requise était de pouvoir fournir une carte du HCR.
Aujourd’hui, les conditions objectives d’un retour sont elles réunies ? Avec le retour remarqué de deux hauts membres du mouvement FLAM qui ont répondu à l’appel de l’IRA pour la marche d’Inal, peut-on dire qu’aucun obstacle physique ne s’oppose au retour de la diaspora ? Certainement, sous Mohamed Abdel Aziz, les libertés se sont améliorées par rapport à la décennie 90 fondée sur la négation du passif humanitaire, du problème des réfugiés et la chasse aux sorcières. Les libertés se sont améliorées mais les conditions générales de la coexistence pacifique entre toutes les Mauritanies (raison d’être de notre magazine) ne sont pas encore réunies. Trop de favoritisme dans les concours, trop de tracasseries dans la circulation à l’intérieur du pays. Alors que le président prône de changement, les contrôles policiers sur l’axe Boghé-Rosso, Rosso-Nouakchott concernent encore uniquement les citoyens noirs, à quelques exceptions prés. Ce traitement différencié tient comme nous le rappelait un sociologue mauritanien, non de la loi mais des mentalités et il mettra malheureusement du temps avant de disparaître.
Tandis que des scènes de liesse saluent l’entrée des rebelles à Tripoli, l’on s’interroge. Cette victoire de l’opération «Sirène » signifie-t-elle la fin de la dictature ? Est-ce la victoire de la «démocratie importée » comme ce fut le cas en Irak ? Est-ce la victoire de l’Occident contre le monde musulman dans un énième épisode du clash des civilisations à la Samuel Huntington ? Est-ce la défaite du modèle de l’Etat dictatorial arabe, centralisé, oppresseur des minorités et incapable de sortir d’une conception pastorale du pouvoir ? Est-ce la défaite de l’Union africaine obligée de replier sa feuille de route devant les obus de l’Otan ? Est-ce la victoire des rebelles appuyés par les bombardements de l’Otan ? Est-ce la victoire des banques commerciales comme HSBC et des banques d’affaires comme Goldman Sachs qui devaient de sacrées ardoises au régime libyen ? Est-ce la victoire des grands groupes pétroliers comme l’italien ENI qui est revenu à Tripoli depuis ce lundi ? Est-ce la victoire d’une nouvelle conception de la philosophie incarnée par Bernard Henri Levi qui, tel un général d’armée, déclarait hier sur BFM TV, «qu’à l’heure où nous vous parlons, Tripoli est libéré ». Est-ce la victoire de l’UE face à un vassal docile mais souvent récalcitrant ? Est-ce la victoire des courants islamistes radicaux ? La défaite ou la victoire de l’AQMI ? Est-ce la victoire de la France qui redevient par la puissance du feu cette grande puissance de la Méditerranée engagée dans le projet de l’UPM ? Est-ce la victoire de la Grande Bretagne dont la caution morale évite de traiter cette opération d’une vendetta française pour venger l’honneur du locataire de l’Elysée ? Est-ce la défaite de l’Italie, ancienne puissance occupante, forcée à jouer les seconds rôles ? Est-ce la victoire du printemps arabe en perte de souffle depuis quelques mois ? L’on dira peut être que c’est la victoire du peuple libyen libéré du joug d’un homme qui aura règne 42 ans. Ça, l’on voudrait bien le croire.
Le 26 décembre 1999, la Mauritanie se retirait subitement de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Motif invoqué, le rejet du projet de la monnaie unique lequel, en juin 2011, soit 11 ans après cet événement, ne connaît encore le moindre avancement. A l’époque, l’opposition mauritanienne avait dénoncé la fuite en avant d’un régime isolé, en froid avec la France à cause de l’affaire Ely Ould Dah et en butte aux critiques du monde arabe pour avoir reconnu Israël. Aujourd’hui, six ans après la chute de Maouiya, la Mauritanie n’a toujours pas rejoint la CEDEAO, organe dont elle est membre fondateur au même titre que l’Union du Maghreb Arabe. Qu’est-ce qui bloque donc ce retour à la normale ? Ce ne sont en tout cas pas les industriels et les commerçants mauritaniens qui ne peuvent écouler leurs produits dans la sous région qu’en appliquant des tarifs douaniers relevant du droit commun. Le coût de ce retrait équivalant à une amputation volontaire se chiffre en milliards d’ouguiyas. Du jour au lendemain, notre pays qui se prévalait du statut de trait d’union entre le monde arabe et l’Afrique s’est retrouvé isolé entre le désert naturel et le désert idéologique.
En quittant la CEDEAO, la Mauritanie n’était pas pour autant dans le Maghreb, ensemble quasi-bloqué depuis 1989 et qui dispose de traités commerciaux toujours gelés. Du coup, et à cause de cette politique d’isolationnisme, c’est le Maroc qui se retrouve à jouer le rôle de pont entre le monde arabe et l’Afrique noire. Depuis son arrivée au pouvoir en 1999, le Roi Mohammed VI a fait de l’Afrique une destination stratégique pour les investisseurs et les entreprises marocains. Actuellement, un accord commercial est en cours de négociations entre le royaume et les pays de l’Union économique et monétaire ouest africain. Le Maroc qui dispose de nombreux traités commerciaux (Accords de libre échange avec les USA, statut avancé avec l’Europe, accords de libre échange avec les Emirats Arabes Unis) est le meilleur intermédiaire entre les capitaux du Golfe et l’Afrique au Sud du Sahara.
Récemment, les pays du CCG (Conseil de la Coopération du Golfe) ont officiellement invité la Jordanie et le Maroc à devenir membre de leur instance. C’est une ouverture supplémentaire pour l’économie du royaume. La Mauritanie devrait analyser sereinement ces nouvelles alliances et traiter du dossier de la CEDEAO, loin des passions d’antan et sans romantisme. Avec une route qui relie Tanger, Casablanca, Nouadhibou, Nouakchott, Dakar et qui devrait aller jusqu’à Djibouti, il est temps que nous devenons enfin ce trait d’union rêvé par les fondateurs de la Mauritanie moderne. Notre pays peut devenir le nouveau Liban, pays interprète, riche de sa double culture et qui, malgré la guerre de religion, reste incontournable dans la région du Moyen Orient. Pour rattraper le temps perdu, il est temps que nous cessons de nous quereller sur nos identités plurielles et ineffables. Le monde se métisse, se créolise à grands pays. Le fantasme de la pureté des origines n’a plus droit de cité.