![]() | | |||



Il y a quelques années, les maghrébins étaient étonnés de découvrir que la Mauritanie était la première des cinq membres non pas en termes de consommation de viande (cela va de soi), ni de lait, mais par le nombre de réfugiés en France. Comment un pays d’à peine 3 millions d’habitants peut-il produire autant de réfugiés et plus que des mastodontes (Maroc, Algérie) de 30 millions ?
La raison est simple : durant les années de braise, la répression systématique des sudistes orchestrée par le régime Taya a entrainé une grande hémorragie des forces vives. Beaucoup de mauritaniens ont gagné alors les pays voisins et la France parfois avec un simple baluchon. Au milieu des années 90, la concentration des réfugiés mauritaniens dont d’anciens militaires sur la rive droite du fleuve Sénégal pousse le régime à prendre langue avec le Sénégal et le Mali pour signer de nouveaux accords, incluant la pacification des frontières. En langage clair, la Mauritanie renonce à appuyer les Touaregs et les casamançais (ce qui n’a jamais été le cas). En retour, le Sénégal et le Mali contrôlent leurs frontières et empêchent les bandes armées de poursuivre leurs incursions meurtrières en Mauritanie. L’accord le plus important concernera celui signé à Washington entre la Mauritanie, Israël et les américains et qui aboutira à l’ouverture d’une ambassade du pays le plus honni dans le monde arabe à Nouakchott. En retour, l’Oncle Sam accorde des green cards à un important contingent de mauritaniens qui se retrouve du jour au lendemain à des milliers de kilomètres de la terre de leur ancêtre. La condition requise était de pouvoir fournir une carte du HCR.
Aujourd’hui, les conditions objectives d’un retour sont elles réunies ? Avec le retour remarqué de deux hauts membres du mouvement FLAM qui ont répondu à l’appel de l’IRA pour la marche d’Inal, peut-on dire qu’aucun obstacle physique ne s’oppose au retour de la diaspora ? Certainement, sous Mohamed Abdel Aziz, les libertés se sont améliorées par rapport à la décennie 90 fondée sur la négation du passif humanitaire, du problème des réfugiés et la chasse aux sorcières. Les libertés se sont améliorées mais les conditions générales de la coexistence pacifique entre toutes les Mauritanies (raison d’être de notre magazine) ne sont pas encore réunies. Trop de favoritisme dans les concours, trop de tracasseries dans la circulation à l’intérieur du pays. Alors que le président prône de changement, les contrôles policiers sur l’axe Boghé-Rosso, Rosso-Nouakchott concernent encore uniquement les citoyens noirs, à quelques exceptions prés. Ce traitement différencié tient comme nous le rappelait un sociologue mauritanien, non de la loi mais des mentalités et il mettra malheureusement du temps avant de disparaître.
Tandis que des scènes de liesse saluent l’entrée des rebelles à Tripoli, l’on s’interroge. Cette victoire de l’opération «Sirène » signifie-t-elle la fin de la dictature ? Est-ce la victoire de la «démocratie importée » comme ce fut le cas en Irak ? Est-ce la victoire de l’Occident contre le monde musulman dans un énième épisode du clash des civilisations à la Samuel Huntington ? Est-ce la défaite du modèle de l’Etat dictatorial arabe, centralisé, oppresseur des minorités et incapable de sortir d’une conception pastorale du pouvoir ? Est-ce la défaite de l’Union africaine obligée de replier sa feuille de route devant les obus de l’Otan ? Est-ce la victoire des rebelles appuyés par les bombardements de l’Otan ? Est-ce la victoire des banques commerciales comme HSBC et des banques d’affaires comme Goldman Sachs qui devaient de sacrées ardoises au régime libyen ? Est-ce la victoire des grands groupes pétroliers comme l’italien ENI qui est revenu à Tripoli depuis ce lundi ? Est-ce la victoire d’une nouvelle conception de la philosophie incarnée par Bernard Henri Levi qui, tel un général d’armée, déclarait hier sur BFM TV, «qu’à l’heure où nous vous parlons, Tripoli est libéré ». Est-ce la victoire de l’UE face à un vassal docile mais souvent récalcitrant ? Est-ce la victoire des courants islamistes radicaux ? La défaite ou la victoire de l’AQMI ? Est-ce la victoire de la France qui redevient par la puissance du feu cette grande puissance de la Méditerranée engagée dans le projet de l’UPM ? Est-ce la victoire de la Grande Bretagne dont la caution morale évite de traiter cette opération d’une vendetta française pour venger l’honneur du locataire de l’Elysée ? Est-ce la défaite de l’Italie, ancienne puissance occupante, forcée à jouer les seconds rôles ? Est-ce la victoire du printemps arabe en perte de souffle depuis quelques mois ? L’on dira peut être que c’est la victoire du peuple libyen libéré du joug d’un homme qui aura règne 42 ans. Ça, l’on voudrait bien le croire.
Le 26 décembre 1999, la Mauritanie se retirait subitement de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Motif invoqué, le rejet du projet de la monnaie unique lequel, en juin 2011, soit 11 ans après cet événement, ne connaît encore le moindre avancement. A l’époque, l’opposition mauritanienne avait dénoncé la fuite en avant d’un régime isolé, en froid avec la France à cause de l’affaire Ely Ould Dah et en butte aux critiques du monde arabe pour avoir reconnu Israël. Aujourd’hui, six ans après la chute de Maouiya, la Mauritanie n’a toujours pas rejoint la CEDEAO, organe dont elle est membre fondateur au même titre que l’Union du Maghreb Arabe. Qu’est-ce qui bloque donc ce retour à la normale ? Ce ne sont en tout cas pas les industriels et les commerçants mauritaniens qui ne peuvent écouler leurs produits dans la sous région qu’en appliquant des tarifs douaniers relevant du droit commun. Le coût de ce retrait équivalant à une amputation volontaire se chiffre en milliards d’ouguiyas. Du jour au lendemain, notre pays qui se prévalait du statut de trait d’union entre le monde arabe et l’Afrique s’est retrouvé isolé entre le désert naturel et le désert idéologique.
En quittant la CEDEAO, la Mauritanie n’était pas pour autant dans le Maghreb, ensemble quasi-bloqué depuis 1989 et qui dispose de traités commerciaux toujours gelés. Du coup, et à cause de cette politique d’isolationnisme, c’est le Maroc qui se retrouve à jouer le rôle de pont entre le monde arabe et l’Afrique noire. Depuis son arrivée au pouvoir en 1999, le Roi Mohammed VI a fait de l’Afrique une destination stratégique pour les investisseurs et les entreprises marocains. Actuellement, un accord commercial est en cours de négociations entre le royaume et les pays de l’Union économique et monétaire ouest africain. Le Maroc qui dispose de nombreux traités commerciaux (Accords de libre échange avec les USA, statut avancé avec l’Europe, accords de libre échange avec les Emirats Arabes Unis) est le meilleur intermédiaire entre les capitaux du Golfe et l’Afrique au Sud du Sahara.
Récemment, les pays du CCG (Conseil de la Coopération du Golfe) ont officiellement invité la Jordanie et le Maroc à devenir membre de leur instance. C’est une ouverture supplémentaire pour l’économie du royaume. La Mauritanie devrait analyser sereinement ces nouvelles alliances et traiter du dossier de la CEDEAO, loin des passions d’antan et sans romantisme. Avec une route qui relie Tanger, Casablanca, Nouadhibou, Nouakchott, Dakar et qui devrait aller jusqu’à Djibouti, il est temps que nous devenons enfin ce trait d’union rêvé par les fondateurs de la Mauritanie moderne. Notre pays peut devenir le nouveau Liban, pays interprète, riche de sa double culture et qui, malgré la guerre de religion, reste incontournable dans la région du Moyen Orient. Pour rattraper le temps perdu, il est temps que nous cessons de nous quereller sur nos identités plurielles et ineffables. Le monde se métisse, se créolise à grands pays. Le fantasme de la pureté des origines n’a plus droit de cité.
Par moment, ce grand oral du président Mohamed Abdel Aziz rassemblait à un cours magistral administré par un professeur renommé à des étudiants admiratifs et apeurés d’une faculté de province. D’un côté, les journalistes – bien fagotés il faut le dire- et les représentants de la société civile soucieux de se faire remarquer. De l’autre l’homme fort du pays, qui voulait défendre son bilan et qui l’a fait avec une admirable maîtrise. L’exercice est louable. Seulement, il fallait compter avec les réalités du terrain. L’absence de l’esprit de contradiction s’est fait ressentir. Certes, les sujets qui fâchent ont été abordés mais à la marge, par formalité. L’impression de leçons apprises par cœur se dégageait. La raideur des interventions ne laissait aucune place à l’émotion. Pas de décharges d’adrénalines chez les nombreux mauritaniens qui ont suivi cet oral, en cherchant, comme tout téléspectateur la «petite phrase ».
Des questions ont concerné le recensement, d’autres ont évoqué AQMI, alors que d’autres ont copieusement arrosé l’opposition. La stratégie de la lutte contre la vie chère a été brossée. Mais, toujours, dans le sens du poil. Aucun des journalistes ou représentants de la société civile n’a apporté une réplique cinglante aux réponses claires et limpides du président. Comme dirait l’autre, il manquait un peu de sel au débat. Le public mauritanien gavé par la nourriture et les boissons de l’après jeun a attendu en vain la petite graine de sable qui viendrait enrayer l’assurance présidentielle et jeter un peu de gaieté dans un ramadan rude marqué par l’envolée des denrées de base. En vain, car le béni-oui-ouisme bien mauritanien l’a emporté sur les enjeux d’intérêt général.
Pourtant, il y a eu des réponses présidentielles qui méritaient contestation. Ainsi de ce recensement qu’il présente comme devant enrôler tous les mauritaniens. Pourquoi donc les maires ne sont plus officiers d’état civil (une première mondiale ?). Pourquoi tout Kaédien doit réciter la généalogie de tel illustre ministre pour prouver sa mauritanité ?
Concernant les rapports entre le premier magistrat du pays et les commerçants mauritaniens, il n’y a, comme l’a-t-il rappelé, aucune comparaison possible. En effet, le président de la république défend l’intérêt général de tous alors que les commerçants défendent leurs intérêts privés. Certes, mais pourquoi donc fermer les yeux sur les marges exorbitantes de 300% en moyenne sur la plupart des denrées de base (riz, sucre, huile) ? Disposant des moyens de coercition et du monopole de la violence légitime, l’Etat a-t-il peur de démanteler ces trafics qui ruinent les mauritaniens ? Que peuvent faire 600 boutiques témoins face à tout un système qui étrangle le citoyen avec des produits importés qui ne paient pas – dans certains cas- les droits de douanes ? Certes, le marché international flambe mais n’est-ce pas la qualité d’un gouvernement que de prévoir et d’anticiper ?
Bref, si le président de la république n’a aucun lien avec ces commerçants, il reste tout de même garant de l’intérêt général et devrait diligenter une étude sérieuse sur les marges des commerçants. Ceci nous mène à la lutte contre la gabegie. Ceci nous mène à la lutte contre la gabegie. En la matière, nous préférons considérer le verre à moitié plein.
M.S
La rumeur est sans conteste le sport roi en Mauritanie. Elle nait du déficit de la communication et de l'excès de l'information invérifiable. Elle nait de la rupture des canaux normaux de communication entre le pouvoir et le peuple. Elle nait d'une situation délétère dans les ministères, les grandes directions et les grandes entreprises où la communication interne est réduite à sa plus simple expression et où les dirigeants sont rompus à la culture du secret.
Elle nait de la faillite de la presse (voir la TVM, l'AMI, Radio Mauritanie, Horizons), globalement désinformée. Elle nait de l'absence ou de la peur du débat. L'absence d'un espace public où les opinions peuvent débattre démocratiquement (grandes émissions télé avec le principe du pour et du contre, grandes tribunes ) contribue à ce climat de délation et de diffusion de fausses informations. Aujourd'hui l'université de Nouakchott est fermée et notre télévision nationale préfère les longues séances d'exorcisme par la "guitare traditionnelle" à un débat franc et mesuré. C'est connu, quand on veut étouffer l'information par la voie normale, elle s'échappe par d'autres voies, elle se mélange à la rumeur, elle grossit et finit par être une bombe. Les révolutionnaires français de 1789 qui sont venus réclamer la tête de la reine étaient mus par une haine décuplée par la rumeur qui attribuait à la reine des propos condescendants à leur encontre. Certes à l'époque, il n'y avait pas encore de conférences. de presse. En existe-t-il seulement dans la Mauritanie d'aujourd'hui? Pourquoi tant de rumeurs?
Peut être les canaux de communication utilisés actuellement ne sont pas appropriés. Peut être, il y a trop de rétention d'informations. L'on pensait à tort que la progression des TICS freinerait le "téléphone arabe". Erreur car, avec trois opérateurs téléphoniques, et des centaines de canards, la socièté mauritanienne moderne n'arrive pas à se passer de la "rumeur". Celle-ci progresse désormais plus vite, aidée en cela par le téléphone mobile, la presse électronique et une vieille presse blasée à force de précarité. Autre cause de la rumeur, le taux de chômage. Dans un pays où le réflexe de la majorité des citoyens, au chômage ou non, c'est d'aller faire un tour au ministère tous les matins, de flaner dans certaines directions et d'écouter dans les cafés, la moindre allusion mal interprétée peut se transformer en une information de masse. La question qui se pose c'est de savoir si la rumeur joue en faveur du pouvoir ou non? La réponse est complexe, entendu que beaucoup d'Etats utilisent la rumeur pour tester les conséquences d'une décision impopulaire sur l'Opinion publique. Par exemple, il est beaucoup questions de remaniement ministériel ou la tête du premier ministre est mise à prix par les salonnards. S'il s'agit d'une opération de salubrité publique, destinée à conditionner les opinions, elle laisse supposer que le pouvoir s'est résolu à faire recours aux moyens de communication d'une tradition orale plutôt qu'à son armada de communicateurs attitrés dont le rôle c'est de transmettre le discours et les directives aux leaders d'opinions.
MS